La submangrove de Polynésie Française : groupement vicariant ou entité à part entière ?

Si, d’une manière générale, la mangrove est devenue un enjeu crucial pour la protection des sociétés et des écosystèmes de l’outre-mer français, il est des territoires où les palétuviers préfigurent des bouleversements écologiques. C’est notamment le cas en Polynésie française, depuis l’introduction de Rhizophora stylosa à des fins ostréicoles dans les années 1930. Initialement implanté dans la baie de Vaianahe à Moorea, R. Stylosa a depuis conquis d‘autres espaces de l’archipel comme Raiatea, Tahaa ou encore Tahiti (MEYER et ILTIS, 2016). Au point que certains chercheurs se sont interrogés sur les conséquences possibles de cette introduction dans l’équilibre des écosystèmes côtiers et les champs de représentation sociales. Car  il existe également en Polynésie française une formation végétale côtière particulière identifiée par le terme de « submangrove », dans le sens où elle jouerait, par analogie, un rôle écologique plus ou moins équivalent à celui des mangroves. C’est la notion de « groupement vicariant » de la mangrove à palétuviers, soit dans le cas polynésien une formation végétale dominée par Barringtonia (PAPY, 1954).

Mais comment appréhender alors la question de la présence du R. Stylosa en Polynésie Française ? A-t-il une raison de perdurer sur un territoire qui, naturellement, n’a jamais permis son implantation ? Quant à la « submangrove », est-elle menacée à long terme de disparition ou de bouleversements écologiques profonds ?

De l’introduction d’une espèce de palétuvier découle toutes ces questions légitimes : doit-on éradiquer, contenir ou laisser R. Stylosa se développer ? Longtemps éclipsé par des cas plus préoccupants, comme celui du rat noir ou de Miconia calvescens (MEYER et al. 2010), ce sujet appelle désormais une véritable stratégie de gestion.

Le terme de submangrove laisse penser qu’une formation végétale arborée imite, peu ou proue, le les services écosystémiques d’une mangrove. Cependant, en analysant de plus près son cortège floristique, l’on est en droit de se demander si cette « pseudo » mangrove joue réellement le rôle d’une forêt littorale.

Ce groupement dit « vicariant » se compose de plusieurs essences d’arbres indigènes, comme Hibiscus tiliaceus et Thespesia populnea (Malvaceae). On note également la présence de Barringtonia speciosa, adapté aux milieux vaseux mais non inféodé, ainsi que Calophyllum inophyllum et Hernandia ovigera (PAPY, 1954). Il semble s’agir davantage d’une forêt supralittorale (et non intertidale) caractéristiques des cordons sableux exondé. Si Hibiscus tiliaceus et Barringtonia speciosa peuvent s’adapter à un milieu vaseux, salé et peu profond, on les retrouve également dans secteurs d’altitude à l’intérieur des terres (PAPY, 1954). Ainsi, la mangrove à R. stylosa ne semble pas être directement en concurrence spatiale avec la « submangrove ».

Concernant les formations végétales de marais littoraux en Polynésie Française, celles-ci se composent essentiellement d’Acrostichum aureum L., Paspalum vaginatum – espèce indigène de Polynésie française et des îles Cook – et Lepturus repens. L’espèce R.stylosa peut donc être en concurrence avec ces espèces. Il trouve en effet dans ces secteurs élargis de la bande littorale des configurations idéales pour son extension, au détriment alors d’espèces indigènes comme Acrostichum aureum (MEYER et ILTIS, 2016). Le développement de « patchs » de mangrove monospécifique induit inévitablement un changement au niveau de ces types d’habitats qui structurent les écosystèmes de Polynésie Française (chaîne trophique, processus physico-chimiques, etc.).

Malgré une quasi-absence de marnage et des ruptures de pentes marquées dès la bande littorale, le palétuvier R. stylosa a trouvé matière à son implantation, que cela soit en un fin liseré végétal ou en conquérant des secteurs vaseux (MEYER et ILTIS, 2016). Si les services écosystémiques que les mangroves procurent sont largement  admis par la communauté scientifique et les décideurs, il faut se demander si la présence du palétuvier dans l’archipel polynésien n’est pas nuisible à long terme : atouts et contraintes semblent se regarder en chien de faïence, mais ce qui est sûr, c’est que la situation actuelle nécessite une prise de décision partagée par l’ensemble de la société.

Bibliographie

PAPY, René H. 1954. Tahiti et les îles voisines. La végétation de la Société et de Makatea (Océanie française), 2e partie. Travaux du Laboratoire forestier de Toulouse, tome V, 2e section, vol. I, art. III, pp. 163-386.

ILTIS, Jacques ; MEYER, Jean-Yves. 2010. « La mangrove introduite dans les archipels éloignés d’Océanie, entre assimilation et rejet ». L’espace Géographique. 39(3): pp.267-275.

ROUSSELL, Erwan ; DUNCOMBE, Marc ; GABRIÉ, Catherine. 2009. « Les mangroves de l’outre-mer français – Écosystèmes associés aux récifs coralliens ». Documentation Ifrecor. Consulté le 22 août 2017, http://ifrecor-doc.fr/items/show/1481.

Page mise à jour le 03/11/2017
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