Le creuset de grandes civilisations

Il existe des preuves solides que les personnes vivant à proximité du littoral déclarent des niveaux de bien-être plus élevés. Il en va de même pour les lacs, rivières et autres zones humides qui n’ont pas reçu la même attention malgré une présence évidente dans l’environnement et une grande popularité.

Les zones humides, dans l’imaginaire collectif mais aussi dans la réalité, ont vu émerger les grandes civilisations anciennes, qui se sont appuyées sur des fleuves, des estuaires, des lacs et la richesse qu’ils constituent pour se développer démographiquement, commercialement, culturellement.

L’invention de l’agriculture (culture et élevage) débute vers -9000 ans avant notre ère, se produisant à des dates voisines dans des régions très éloignées du monde : Chine (avec le riz), Mexique (avec le maïs), Afrique (avec le sorgho et le mil), Proche-Orient (avec le blé et l’orge).

C’est au Proche-Orient, dans le Croissant fertile où les conditions climatiques sont moins défavorables qu’en Europe (à moitié recouverte par les glaces) que les scientifiques s’accordent à localiser le début de ce qu’on appellera la « révolution Néolithique ». Certaines populations s’établissent en campements relativement stables, par exemple sur les rives de lacs où elles peuvent exploiter à la fois les ressources aquatiques (poissons) et terrestres. Les grands regroupements (datés vers -8000 à -9000) disparaissent au profit de petits villages (marquant entre autre le refus d’une hiérarchisation sociale) qui s’étendent dans l’espace, colonisant les régions voisines. En Orient, cette stratégie atteint ses limites aux deux extrémités du Croissant fertile : en Mésopotamie et en Egypte, les limites formées par la mer et le désert contraignent à l’émergence des premières villes et Etats du monde. L’invention de l’écriture (vers -3300) fait basculer la préhistoire vers l’histoire et marque le début de l’Antiquité pour cette région (alors qu’il faudra attendre le premier siècle après notre ère chez nous).
- Mésopotamie, signifie « Terre entre deux fleuves » (le Tigre et l’Euphrate en l’occurrence). Cet ancien pays, qui se situait à cheval sur la Turquie, la Syrie et l’Irak actuels, a vu émerger l’agriculture, les premiers villages, les premières cités, le commerce, l’écriture, la roue, la médecine, l’astronomie… Les crues du printemps des deux fleuves rendent la région très fertile et propice à l’agriculture (culture de l’orge, du blé, du seigle et élevage) qui se développe il y a plus de 10 000 ans et favorise la sédentarisation.
Des canaux d’irrigation sont créés vers -5000 à -3500 avant JC. L’augmentation progressive des rendements libère du temps pour d’autres activités : le troc, première forme de commerce, émerge en profitant des fleuves et du transport par bateau pour s’étendre géographiquement.
- Le delta du Nil en Egypte complète cette zone pour former le « croissant fertile » moyen-oriental. Le Nil débordait annuellement, fertilisant les terres avec de grandes quantités de limon. C’est de ce limon noir que vient le nom antique de l’Égypte, « Kemet », qui signifie « la terre noire ». Le fleuve fournissait également de la viande (poissons, oiseaux, buffles), ainsi que du lin et du papyrus. La construction de digues et de remblais permettait de protéger les habitations contre les crues, alors que des systèmes d’irrigation permettaient la mise en culture de terres plus éloignées. L’émergence de ces civilisations grâce à l’eau et aux zones humides s’accompagne donc très vite d’une modification de l’environnement dans le but de « dompter » la nature.

L’habitat lacustre 
Dans l’Est de la France (en particulier sur le plateau du Jura) des restes de villages en bordure de lac (comme sur le site de Chalain) témoignent de l’installation de l’Homme dans ces zones dès le Néolithique (-3000 ans). Les maisons sont construites avec des matériaux végétaux (poteaux de chêne ou frêne, plancher en tilleul, frêne ou sapin, toiture en écorces cousues, liens végétaux). L’architecture est adaptée au milieu : maisons à plancher rehaussé dans les zones inondables, et maisons à plancher ou sol remblayé en eau peu profonde ou dans la tourbière. Le choix de l’implantation remplissait très certainement un objectif défensif : un accès unique par un caillebottis étroit et une palissade en gros poteaux de chêne complètent la protection apportée par la ceinture d’eau.

Les gaulois célébraient leurs divinités dans des lieux de culte liés à la nature et souvent à l'eau. Les eaux stagnantes étaient considérées comme des lieux de séjour des dieux, aussi Taranis - dieu du Ciel, de la foudre et du tonnerre - un des dieux les plus importants des cultes gaulois - y était vénéré. Des sacrifices d'animaux y étaient effectués en son honneur.
De plus, ces marais étaient habités et exploités et représentaient une activité complémentaire aux économies voisines. Les gaulois avaient donc une vision plutôt positive de ces milieux.
A l'inverse, les romains du Ier siècle avant Jésus- Christ imaginaient le marais comme un lieu marginal, où de faibles activités y étaient pratiquées et où les activités humaines s'y développaient tant bien que mal. Leurs critères scientifiques abondaient dans le même sens en identifiant les zones marécageuses comme malsaines pour une installation agricole proche. Par conséquent, dès les débuts de l'Empire romain, ces territoires seront assainis et aménagés (réalisation de rigoles). Leur mauvaise réputation sera accrue par le récit de Virgile (Ier siècle avant J.C.) qui situe une des entrées des enfers au lac Averne (lac de volcan italien) en raison des émanations de soufre qui s'échappent de ce lieu et causent la mort de nombreux oiseaux. Cette position était également défendue par les grecs de l'Antiquité.
Néanmoins, les romains rencontrèrent une opposition des gaulois à ces drainages car, comme indiqué précédemment, les zones humides tenaient une place importante dans leurs cultes. C'est la diffusion du christianisme au sein de la Gaule qui permis de changer cela.
Alors que le christianisme est persécuté à ses début en Gaule, il est proclamé religion d'État par l'empereur Théodose à la fin du IVème siècle qui interdit par la même occasion les cultes païens. Cependant, la diffusion du christianisme restera relativement lente en Gaule et plus particulièrement dans les campagnes.
Au Vème siècle, sous l'impulsion de Saint-Mamert, évêque de Vienne, les zones humides sont intégrées aux rites chrétiens en accueillant, la veille de l'Ascension, des processions de Rogations mineures invoquant la protection divine contre les tremblements de terre, la foudre et les inondations. Cette procession peut être assimilée à une réappropriation chrétienne du rite gaulois voué à Taranis. Jusqu'à l'an mil, les marais sont donc considérés comme des lieux sacrés de connexion avec le divin. Mais le lien rituel avec les zones humides s'atténue avec le temps et l'omniprésence du dieu chrétien.
Par ailleurs, ces milieux sont des supports économiques importants pour les classes peu aisées.
Les seigneurs qui désirent profiter de la présence des moines à proximité de leur lieu de résidence installent ces derniers en zones humides, ce qui leur permet également de ne pas avoir à expulser de paysans de terres agricoles.
Aux XI et XIIème siècles, les moines ont modelé les zones humides dans lesquelles ils étaient implantés : assèchement, dérivation de cours d'eau, création d'étangs pour la pêche, etc. Ce sont eux qui auraient introduit la carpe commune (Cyprinus carpi) dans les étangs au milieu du XIIIème siècle. L'élevage de cette espèce rustique permettait d'obtenir des quantités importantes de poissons dans un laps de temps restreint, ce que la pêche des poissons indigènes ne permettait pas. Des activités économiques existaient en zones humides (chasse, pêche, utilisation du roseau pour la couverture en chaume, etc.).

L’action des moines 
La règle bénédictine voulant que chaque monastère dispose d’eau et d’un moulin (pour l’autarcie des moines), les cisterciens (Cistels ou roseaux) se spécialisent dans le génie hydraulique :
• Création de canaux pour amener l’eau jusqu’aux bâtiments, souvent surélevés pour se prémunir des inondations.
• Création de barrages / assèchement de zone humide
• Création artificielle d’étangs
• Construction d’aqueducs et de ponts
• Régulation de cours d’eau à des fins énergétiques et agricoles
L’objectif est alors de plier la nature aux exigences de l’Homme.

A l'étranger, les activités commencèrent à peser sur les zones humides. En effet, dès le XIIème siècle en Flandre et aux Pays-Bas, le bois vint à manquer en raison de la réduction des forêts et de l'importante demande en combustible pour les industries et la construction, ce qui conduisit au développement de l'extraction de la tourbe. De plus, afin de permettre le drainage des milieux humides pour son extraction à grande échelle, des réseaux de canaux furent créés. Cet assèchement eût pour conséquence une baisse du niveau du sol par tassement de celui-ci et par décomposition de la tourbe qui retrouve un milieu oxygéné.
Ces conditions rendirent les régions de tourbières de plus en plus difficiles à drainer et contribuèrent à la constitution de régions d'étangs. Le développement et l'utilisation de technique de drainage dans ces pays auront une incidence par la suite sur l'assèchement des zones humides en France.

Toponymie 

Dans les anciennes cartes (Cassini, Etat Major…) les noms des lieux (toponymie) nous révèlent l’appropriation de ces milieux par les populations locales. Gwern, agouets, bouillat, brière, fagne, palud, tous ces noms désignent anciennement les milieux humides et prennent leurs origines dans les langues régionales dont l'usage est souvent antérieur à celui du français comme le breton, le basque, l'alsacien, le provençal, le créole guadeloupéen…

Carte topographique des zones humides & marais

Page mise à jour le 01/10/2026
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